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Asterion - Latest Issue (Revues)

Amitié, harmonie et paix politique chez Aristote et Jean Bodin

La crise politique et religieuse de la seconde moitié du xvi e  siècle ouvre la voie en France à un débat enflammé concernant les limites du pouvoir souverain et le rôle du peuple au sein de l’État. Dans les Six livres de la République (1576), Jean Bodin développe un programme de réforme éthico-politique envisageant l’amitié entre les citoyens comme pierre angulaire de l’État. Bien que s’inspirant largement des réflexions d’Aristote sur le même sujet ( Éthique à Nicomaque , Politique ), il remplace toutefois la théorie aristotélicienne de l’amitié-égalité (laquelle entraîne chez le Stagirite une vision égalitariste de la société et un net refus de la monarchie) par une nouvelle théorie de l’amitié-harmonie qui lui permet de justifier la nature hiérarchique et monarchique de sa « République bien ordonnée ».

Empire et souveraineté populaire chez Marsile de Padoue

Marsile de Padoue a été jugé comme un penseur médiéval ou un précurseur de la modernité en raison de sa défense de l’empire et de la thèse dite de la souveraineté populaire. Ces discussions négligent la dimension impériale de la modernité et séparent des thèses qui sont liées dans la pensée de l’auteur. L’argumentation de Marsile de Padoue permet d’analyser rétrospectivement les affinités de la logique des concepts d’empire et de souveraineté populaire en montrant la part d’imaginaire de leur objet. Elle est une condition de leur existence et un argument pour la mettre en doute.

Le « prophète des crises ». Économie politique et religion chez Clément Juglar

Cet article étudie les évolutions significatives de la théorie des crises économiques « à retour périodique » chez Juglar entre ses premières formulations, peu avant 1860, et les toutes dernières versions quelque quarante ans plus tard. Les progrès analytiques et empiriques sont soulignés et l’article signale la montée en généralité de la vision du cycle chez Juglar qui, à la fin de sa vie, décelait dans ce phénomène régulier la « clé de tout le mouvement social ». Des raisons économiques, politique, morales, mais surtout religieuses permettent de rendre compte de cette évolution dans l’œuvre de Juglar. L’article pointe, en particulier, l’importance du jansénisme dans la vision économique du « prophète des crises ».

Sortir de la bibliothèque ? (Essai de cartographie d’un des territoires de Michel Foucault)

Dans maintes exégèses récentes des textes de Michel Foucault, sont sans doute négligés la place et les effets théoriques d’une étape particulière de sa pensée, celle qui croise ce que l’on peut appeler « les années 68 ». Le présent article tente d’aborder cette question en s’appuyant sur une attention à la chronologie précise et systématique des écrits et des différentes formes d’interventions de Foucault durant cette période (et durant les années qui suivent dès lors que les passages évoqués peuvent être analysés, tout ou partie, comme des « effets » de ces années-là). Au contraire, la philosophie définie à ce moment-là par Foucault comme une « espèce de journalisme radical  » permet de refuser l’attitude des intellectuels–prophètes dans la mesure même où il n’existe pas de philosophie conservatrice ou de philosophie révolutionnaire mais des outils que la philosophie fournit et dont chacun fait l’usage qui lui semble bon. Au fil des années, un réseau de plus en plus dense se mit en place pour penser l’inscription du travail de la pensée dans le présent. Cette tâche peut même remettre en cause l’écriture ou la réorienter radicalement : on en trouve une illustration lors de la constitution du GIP (Groupe information sur les prisons), en 1971.

« Le souvenir de la nature dans le sujet ». Une actualité de La Dialectique de la raison

On se propose de montrer que le « souvenir de la nature dans le sujet », un des thèmes majeurs de La Dialectique de la raison , trouve une actualité spécifique dans certains débats et travaux contemporains. Dans la mesure où elle est pensée sous la condition de la remémoration, et donc de son intrication avec l’histoire, l’expérience que le sujet peut faire de la nature en lui apparaît nouée à une visée critique et normative qui cependant se garde de toute surcharge naturaliste (telle qu’elle s’aperçoit par exemple dans les diverses conceptions d’une nature-modèle) : contre la violence des identités socialement contraintes, il s’agit de prêter attention à ce qui atteste, à même les impulsions somatiques, le lien entre aspiration à la liberté et souci de ce dont on ne peut disposer (en termes adorniens, le « non-identique »). Une telle approche est susceptible d’éclairer les prolongements actuels de la Théorie critique, par exemple là où celle-ci s’efforce de penser les souffrances sociales.

Perry Anderson, Spectrum. From Right to Left in the World of Ideas , Londres-New York, Verso, 2005.

Perry Anderson se charge d’expliciter lui-même le sens de son dernier recueil d’essais, Spectrum  : « On peut le considérer comme une sorte de travelling qui, se déplaçant de droite à gauche, éclaircit un paysage intellectuel particulier. […] Voilà le spectre auquel fait allusion le titre. » Il y a toutefois de bonnes raisons de proposer une autre lecture. Étant donné que le grand thème unificateur de ces essais, parus à l’origine entre 1992 et 2005 en différents lieux, est le monde des idées durant les quinze premières années qui ont suivi la chute de l’Union soviétique et du « socialisme réel », il n’est pas saugrenu d’y percevoir aussi une allusion au fantôme que Marx et Engels, il y a cent soixante ans de cela, voyaient hanter l’Europe. Qu’en est-il resté ? Un spectre. Mieux, le spectre d’un spectre. C’est du moins ce que la vox populi contemporaine ne fait que répéter depuis quelques années. Une thèse, précisément, [...]

Un éveil de la seconde nature ? La Deutung de l’histoire chez le jeune Adorno

Ce travail opère une relecture de deux textes de jeunesse de Th. W. Adorno dans l’optique d’une réévaluation de leur importance pour son œuvre ultérieure, en particulier pour sa philosophie de l’histoire. Ces deux textes, dans lesquels est défini le concept d’interprétation philosophique de l’histoire, ou Deutung , seront abordés à partir d’une question issue des philosophies de l’histoire classiques du xix e  siècle, celle du lien entre cette interprétation philosophique et une expérience commune de l’histoire. Nous montrerons que, loin de pouvoir constituer un programme univoque pour la suite de la philosophie adornienne, ces textes de jeunesse sont au contraire travaillés par une ambiguïté. Fondamentale pour toute la philosophie adornienne de l’histoire, cette ambiguïté prend place entre un fondement méthodologique de la Deutung et la tentative de l’originer au contraire dans une expérience dialectique de la réalité historique.

Pierre Dockès, Hobbes. Économie, terreur et politique , Paris, Economica, 2008, 282 pages, appendice, bibliographie, 29 €

Pierre Dockès, professeur à l’université Lumière Lyon 2, est un économiste renommé. Il a commencé par travailler sur l’espace dans la pensée économique à l’âge classique ( L’Espace dans la pensée économique du xvi e au xviii e  siècle , Paris, Flammarion, 1969). Plus récemment, après avoir participé à la fondation en 1983 du Centre Auguste et Léon Walras, il a dirigé l’édition des Œuvres économiques complètes de ces deux auteurs (Paris, Economica, 1987-2005, 14 vol.). Au cours de ses recherches, l’auteur a été progressivement conduit à réfléchir à la nécessité d’élaborer les principes d’une économie politique du pouvoir et de l’autorité : partant du constat d’un oubli de ces deux phénomènes en économie et en théorie économique, il cherche à montrer en quoi les phénomènes de hiérarchie et de domination, de servitude volontaire et de convention d’obéissance, sont réellement décisifs pour l’analyse des [...]

Denis de Casabianca, Montesquieu. De l’étude des sciences à l’esprit des lois , Paris, Honoré Champion, 2008, 976 pages, 145 €

Montesquieu, « Newton du monde humain », fondateur d’une physique sociale, qui aurait le premier appliqué la méthode scientifique aux phénomènes humains et mis en évidence leur rationalité : ce jugement a été largement utilisé pour revendiquer l’auteur de L’Esprit des lois comme fondateur des sciences sociales. Son intérêt constant pour les sciences, ses lectures, ses activités académiques et ses propres expérimentations n’auraient pu qu’inspirer un modèle scientifique à ses écrits philosophiques. C’est ce jugement que Denis de Casabianca se propose de mettre à l’épreuve dans son ouvrage en étudiant de façon systématique les rapports réels de Montesquieu avec les sciences. La première partie de l’ouvrage, consacrée aux activités et aux écrits scientifiques de Montesquieu, révèle de fait un expérimentateur brouillon, fort imprécis dans ses protocoles et ses comptes rendus ; intéressant, en revanche, par le regard qu’il porte [...]

Nietzsche : les Lumières et la cruauté. De l’interprétation de Nietzsche par la Théorie critique

En 1983, dans Le Discours philosophique de la modernité , la critique habermassienne de l’irrationalisme et du poststructuralisme fait basculer sans équivoque l’auteur de La Volonté de puissance dans le camp des ennemis de la Théorie critique. Toutefois, à la faveur peut-être d’une lecture qui se voulait celle de happy few , les fondateurs de la Théorie critique, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, n’avaient jusque-là pas fait de Friedrich Nietzsche une figure aussi menaçante. Lors d’un entretien radiophonique consacré au philosophe, enregistré à Francfort-sur-le-Main le 31 juillet 1950 en célébration du cinquantième anniversaire de sa mort, ils dénoncèrent l’« horrible mécompréhension » dont Nietzsche avait surtout fait l’objet. Par leur attention à l’ironie de Nietzsche, à la négativité de son discours, ils avaient toujours décelé dans sa pensée de la cruauté le nerf d’une pensée des Lumières telle qu’elle devait être encore affirmée au xx e  siècle. Aurait-il existé une alliance paradoxale de la Théorie critique avec le théoricien du Surhomme et de l’Éternel retour, avant qu’avec Habermas la guerre ne lui soit déclarée, ainsi qu’à ses héritiers ? L’article tente de faire apparaître comment, avant cette guerre – et n’en déplaise également aux ennemis nietzschéens de la dialectique –, existait entre Nietzsche et la Théorie critique plus et mieux qu’un statu quo .

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